Accompagnement à l'engagement et la création d'une association de migrants

Cet article a été écrit à partir de l'intervention de Gwenaëlle Ridard, Chef de service Vie associative et jeunesse Ville de Nantes, lors des Rencontres nationales du RNMA en novembre 2019.  Cliquez ici pour voir les actes complets de ces Rencontres.


« Je travaille à la direction Vie associative et Jeunesse de la Ville de Nantes. Elle porte 3 politiques publiques : Vie associative, Jeunesse et adolescence et une politique transversale liée à l’animation sociale et culturelle. Concrètement, cela se traduit par le fait de vivre sur les territoires par le biais de l’animation socioculturelle pour que les habitants puissent pratiquer des loisirs dans leurs quartiers, une politique de soutien à la vie associative avec la mise à disposition de locaux, de subventions. La Direction Vie associative et Jeunesse soutient financièrement 300 associations, la Ville en soutient 1 200. La politique publique Vie associative, c’est aussi l’accompagnement à la vie associative par l’accompagnement des porteurs de projets, la mise à disposition des locaux. Je suis responsable d’un service ressource pour les associations : la mission ressource associative. Nous sommes 5 au sein de ce service. Notre ambition est d’avoir un volet opérationnel lié à l’accompagnement des acteurs associatifs (accueil, conseil, formation, mise en réseau) grâce au « Centre pour accompagner et développer les ressources pour les associations nantaises », le Cadran.

La particularité du Cadran est d’être à la fois ressource pour les porteurs de projets associatifs et pour les directions municipales qui interviennent en soutien à la vie associative. Il y a près d’une vingtaine de directions municipales et métropolitaines qui suivent les 6 0000 associations du territoire nantais. Environ 200 agents accompagnent au quotidien les associations, chacun a une culture métier différente. Le rôle du Cadran est de pouvoir faire de l’échange de pratiques, pouvoir former les agents et petit à petit construire un regard commun sur le soutien à la vie associative. Le Cadran existe depuis 10 ans. L’autre volet de la mission ressource associative est d’animer pour la Direction Vie associative et Jeunesse, une démarche de concertation avec les associations pour définir le partenariat que fonde la Ville avec les associations, « Agir ensemble » est portée par la Ville depuis 2016. Il y a une charte d’engagement mutuel, un observatoire de la Vie associative, une conférence de la Vie associative. La dernière conférence s’est tenue le 16 novembre 2019, il était question de l’égalité et de la diversité dans le secteur associatif. Des temps festifs valorisent la vie associative auprès du plus grand nombre, montrer l’intérêt de la vie associative sur un territoire. Nous avons un volet opérationnel lié au Cadran et un volet d’animation, de partenariat entre les associations et la Ville.

L’expérimentation qu’il m’a été demandé d’exposer lors de ces Rencontres est liée aux fonctions du Cadran d’accompagnement de porteurs de projets. Il s’agit de l’accompagnement de l’association «Action humanitaire Migrants », avec un porteur de projet guinéen. Il était dans un square qui était un squat. Il est venu avec un compagnon pour expliquer qu’ils étaient hébergés dans des tentes en plein centre-ville et qu’ils souhaitaient apporter autre chose aux migrants, nettoyer l’espace, améliorer la qualité sanitaire, proposer des événements pour les sortir de leur galère quotidienne, pour que du festif et de l’événementiel leur apportent un peu d’énergie pour continuer à s’engager pour obtenir des papiers, leur logement, etc. Ils sont venus un lundi et le jeudi, le squat a été démantelé, les 700 ou 800 migrants ont été répartis dans divers quartiers de la ville. Le porteur du projet est revenu, je l’ai accompagné dans la création de son association et j’ai découvert qu’il était possible d’être « sans papier » et de créer une association. Il n’y a pas besoin d’avoir des papiers en règle pour déposer des statuts en Préfecture. Ses buts sont de venir en aide aux migrants, faire le lien entre les migrants, les associations, les services d’aide aux migrants, par le biais d’événements festifs promouvoir la culture africaine (essentiellement de l’Afrique de l’Ouest), permettre aux migrants de s’insérer dans la vie locale en faisant la promotion de leur culture et de leur origine. Dans cette association, il y a également la dimension du bénévolat, d’aborder l’engagement bénévole et permettre aux migrants quels qu’ils soient de s’investir en tant que bénévoles au sein de l’association.

Bon an mal an, l’association a déposé ses statuts, après le relogement du porteur de projet dans un quartier, l’association a eu l’idée d’organiser un événement de 2 jours en août 2019. Il s’agissait de promouvoir la culture africaine, et aux migrants dont un certain nombre sont artistes, de se produire sur scène. Ils ne sont pas seulement migrants, ils ont des savoir-faire.

Le Cadran (moi en particulier) accompagnait cette association sur les démarches administratives de la création, des statuts, de la souscription à une assurance, de l’ouverture d’un compte bancaire (toujours pas réglé, car c’est impossible pour des sans-papiers). L’association a obtenu une subvention de 3 000 € de la Ville de Nantes pour réaliser l’évènement au quartier du Breil. L’association a également été accompagnée par 2 autres collègues présents dans les quartiers. Cela a nécessité un très gros travail d’accompagnement.

Aujourd’hui, cette association réunit une cinquantaine de personnes lors de réunions hebdomadaires. Lorsqu’il y a des événements, 200 à 500 personnes se mobilisent. Le projet d’association évolue vers la création d’un restaurant solidaire et mobile pour donner à manger aux migrants et un projet de compil' d’artistes migrants. L’initiateur du projet se démène bien qu’il soit toujours hébergé dans un squat, dont la situation est encore irrégulière. Il se bat quotidiennement pour sa survie et juge que son engagement dans la vie associative l’aide. Il est très connu, très intégré dans les réseaux associatifs, il travaille beaucoup en lien avec la CIMADE, il participe au festival Migrant’scène, il travaille à la réalisation du projet de compilation d’artistes migrants. L’association réussit à s’insérer dans le réseau, à exister et à monter des projets, à redonner confiance, à redonner envie, à sortir de la galère du quotidien.

À la Ville de Nantes, la politique publique d’intégration est portée par mes collègues de la mission Égalité. Nous sommes un petit groupe à être de façon expérimentale formé à l’accueil de migrants, car Nantes est une ville qui en accueille beaucoup. Nous avons suivi une formation, mais pour l’accompagnement, les personnes sortent vraiment beaucoup la casquette « service public ».
Lorsque nous commençons l’accompagnement, même pour aller vers l’autonomisation, il faut être bien dans la continuité, dans la relation humaine. Il n’est pas toujours évident d’établir une relation de confiance. Il y a également le décryptage de ce qui est demandé par l’administration de l’État et de la ville de Nantes. Nous dépassons parfois le cadre d’une fonction d’accompagnement. Petit à petit, cette association gagne en autonomie, elle réalise des actions. Elle demande beaucoup de travail de proximité, d’accompagnement au quotidien aux services de la Ville comme aux réseaux des associations qui l’accompagnent ».
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Questions-réponses avec la salle

Grégory Autier, Représentant du RNMA, co-pilote des Rencontres

« Il a été question d’une subvention de 3 000 € et d’un compte bancaire qui ne peut pas être ouvert. Qu’en est-il ? »

Gwenaëlle Ridard, Chef de service Vie associative et jeunesse Ville de Nantes

« Nous avons trouvé une solution qui n’est peut-être pas la meilleure. Le porteur de projet est en lien avec une association d’intérim et cette association a ouvert 2 comptes bancaires dont l’un seulement pour elle. L’autonomie d’accès au compte peut être difficile si les personnes ne s’entendent pas. Il suffit qu’un membre de l’association ait des papiers en règle, se porte garant et soit élu par le conseil d’administration pour aller faire la demande d’ouverture de compte auprès de la Banque de France pour qu’elle saisisse une autre banque. Mais cette personne de confiance n’est pas encore trouvée.
Les personnes venant de la Guinée ou d’autres pays africains qui ont subi des traumatismes lors de leur parcours accordent difficilement leur confiance. Ils craignent qu’on ne leur vole leur projet,
c’est une situation très particulière. Il faut dégonfler les craintes, mais il existe toujours des suspicions à l’égard des collègues qui l’accompagnent. »

Sylvain Rigaud, Chargé de mission RNMA

« C’est un témoignage très riche. Mon voisin est très impressionné par la posture et le courage de la collectivité face à cette problématique qui nous interpelle. »

Gwenaëlle Ridard, Chef de service Vie associative et jeunesse Ville de Nantes

« D’habitude nous n’accompagnons pas autant : ce public est particulier, les relations personnelles sont très fortes ; mais c’est une limite. Je suis allée en Guinée ce qui fait que le porteur de projet a confiance en moi. Il faut prendre en compte les histoires de chacun. »

Joëlle Maury, MVAC du 20e arrondissement

« Il existe une solution pour le compte en banque : il faut contacter le FORIM (Forum des organisations de solidarité internationale issue des migrations). Chaque année, cette agence nationale lance un appel à projets « PRA/OSIM ». Il est destiné à ces petites associations de migrants qui se cotisent, qui envoient de l’argent tous les mois au pays, qui se battent pour acheter une ambulance d’occasion pour l’envoyer au pays, car trop de transports sont trop lents, des femmes meurent encore en couche au Burkina, en Guinée et d’autres pays. Le budget est de 1 M€ en France et l’Île de France encaisse presque 700 000 €, car ce financement n’est pas connu ailleurs et que vous ne sollicitez pas ces financements. Cette agence agrée des associations de migrants, elle forme et accompagne les porteurs de projets. Ils cherchent une personne qui peut ouvrir un compte en banque dans la communauté du FORIM. »
Coordination SUD peut également aider, mais l’appel à projets PRA/OSIM du FORIM est vraiment dédié aux communautés de migrants qui sont souvent dans les foyers ou dans la rue. »

Guillaume Hardy, Espace associatif Quimper Cornouaille

« En quoi ce genre de projet fait-il évoluer les pratiques de votre service ? »

Gwenaëlle Ridard, Chef de service Vie associative et jeunesse Ville de Nantes

« D’une façon générale, notre travail d’accompagnement repose sur un réseau d’associations ressources composé de 45 partenaires. Il informe sur les statuts, le bénévolat, la communication, etc. Nous travaillons aussi avec des collègues de notre direction et d’autres directions pour accompagner les porteurs de projets. Pour le projet décrit, vu sa particularité et la difficulté de rencontrer les personnes, nous avons constitué des équipes « Ville » pour l’accompagner, parce qu’il a fallu travailler beaucoup et au quotidien pour l’événement organisé en août. Cette spécificité a resserré les liens entre les collègues qui travaillent à l’accompagnement. Les situations et les contextes
difficiles peuvent nous affranchir du cloisonnement. »

Hakim Azgrar, Chargé de communication Pays d’Aix Associations

« L’association est née de la force et de la volonté de cet homme. L’avenir de cette association est-il suspendu à l’avenir de son président ? Quelque chose s’est-il créé qui pourra lui survivre et continuer à aider d’autres migrants ? »
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Gwenaëlle Ridard, Chef de service Vie associative et jeunesse Ville de Nantes

« Cet initiateur est capable d’aller rencontrer madame la Maire, il est soutenu par divers appuis. Il est aussi chanteur, artiste. Il est le leader politique en ayant la sensibilité artistique, donc il embarque ses amis artistes. Cependant, des personnes s’investissent dans l’association qui ne comprend pas que des migrants, je pense que ce projet peut perdurer. Où qu’il soit, il continuera à créer et à développer des projets, car cela fait partie de son essence, sa liberté. »

Joana Olier, Directrice du Maroni Lab
« Ce témoignage est très intéressant, merci. Le travail en milieu associatif entraîne souvent un engagement personnel qui fait aussi la richesse de nos métiers et nous sommes confrontés parfois à des situations complexes : quelles sont nos attributions professionnelles, jusqu’à quel point nous engageons-nous et nous investissons-nous à titre personnel ?
Cela touche aussi à l’importance de décloisonner les services. Il a été question de renvoyer des migrants vers d’autres services pour la prise en charge, pour l’hébergement.

Au Maroni Lab, nous essayons d’appuyer les habitants qui veulent se structurer en collectifs, en comités ou en associations. Dans les quartiers où nous intervenons, il y a une certaine propension, ce n’est pas la majorité, mais il y a quand même beaucoup de gens qui ne sont pas administrativement en situation régulière. Ils n’ont pas de papiers français. J’étais persuadée que pour créer une association, il fallait avoir ces papiers français. Merci de m’avoir éclairée à ce propos, je pourrais mieux aiguiller les habitants qui viennent me voir. »

Grégory Autier, Représentant du RNMA, copilote des Rencontres

« Il n’y a pas d’obligation d’être français ni d’avoir de papiers. Le Cerfa de déclaration doit indiquer « nom, prénom, adresse et date de naissance », à partir du moment où la personne accepte de donner ces informations, c’est possible. On pense que c’est impossible, mais en fin de compte c’est assez simple. »

Philippe Venceslau de Jesus, Chargé de projet jeunesse à la MDA de Roubaix

« Est-il possible de faire des échanges d’élus et de techniciens avec mon territoire ?
Certaines choses doivent se rencontrer.
La place de l’individu est importante, mais je suis étonné ou impressionné (je ne sais pas quel terme employer, parce que je ne veux pas donner une mauvaise image de mon interrogation), mais la place de l’individu est quand même laissée par le politique. La prise de position, j’imagine qu’il y a un cadre, donc cette impulsion, cette capacité à s’investir, à répondre de cette manière, et à être sur un investissement très large, d’où est-elle partie ? »

Eric Gutknecht, Directeur du service Vie associative Ville de Nantes

« À Nantes, il y a un vrai engagement politique sur la question des migrants. L’actualité s’en est fait écho et notre maire a mis à l’abri 700 migrants dans des équipements publics, et cela continue. Nous pouvons considérer qu’il y a un réel engagement. Notre adjointe à la Vie associative a aussi en charge l’égalité et notamment la question des migrants. Cela facilite les choses, même si effectivement, il y a un vrai engagement individuel et personnel, qui a été dépassé dans les fonctions de l’équipe coordonnée par Gwenaëlle au quotidien. L’engagement politique est vrai, il n’y a aucun doute.
Cela se traduit d’ailleurs pour nous en millions d’euros et l’opposition municipale tire à boulets rouges sur le maire et son équipe, car elles prennent des décisions. La maire a décidé de ne pas se renvoyer la balle entre les services de l’État et les collectivités locales dans la mesure où des gens crèvent dans la rue, crèvent de froid. Elle a assumé, elle a pris ses responsabilités, en mettant ces gens à l’abri. Pour un fonctionnaire, il est assez aisé et confortable de travailler avec de tels élus. »

Catégories
Accompagnement, Engagement et participation citoyenne

Typologies
Cas pratiques & témoignages

Maisons
Le CADRAN – Nantes


Date de publication
30/11/2019

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