Le groupement d’activités et d’initiatives en Amazonie

Terre de diversités et de contrastes, la Guyane française est singulière de par sa géographie et son histoire, mais aussi de par sa complexité culturelle unique. Ces spécificités sont à la fois sa richesse et des enjeux auxquels elle doit faire face. Avec le projet du groupement d’activités et d’initiatives en Amazonie (GAIA), l’Aprosep a souhaité répondre à ces enjeux multiples et permettre l’accès à l’initiative pour tous.


Certaines communes de l’intérieur de la Guyane, notamment Camopi et Maripasoula, se situent dans des territoires très isolés, dont l’accès est onéreux et limité. Ces difficultés freinent le développement de projets locaux, qu’ils soient portés par des associations ou qu’il s’agisse d’initiatives citoyennes. L’enclavement est le premier facteur limitant pour le développement associatif mais aussi économique des communes de l’intérieur de la Guyane. Pour pallier cette problématique et rétablir l’équité en termes d’accès aux droits d’entreprendre, l’Aprosep structure de soutien à la vie associative sur le territoire guyanais a dû être inventive et mettre en place des dispositifs adaptés et totalement innovants. En effet, les services de proximité sont absents sur la majorité des communes de l’intérieur et nombre de démarches se font sur les villes du littoral telles que Cayenne, Kourou et Saint-Laurent-du-Maroni. Pour les habitants de certains villages, cela représente un trajet de deux à trois jours par pirogue et un coût important. De plus, l’enclavement se creuse davantage du fait des services numériques inexistants, peu fonctionnels ou très chers (Internet par satellite), surtout à l’heure où toutes les démarches se font par voie dématérialisée.

Guyane : des enjeux spécifiques L’éloignement et le manque d’équipements sont les premiers facteurs limitants pour tout porteur de projet se trouvant à l’intérieur de la Guyane. Cependant, il existe de nombreuses autres barrières à franchir pour certains porteurs de projet et, depuis 2017, le projet « groupement d’activités et d’initiatives en Amazonie » (GAIA) s’est donné pour ambition de les lever.

Une logique administrative peu adaptée aux réalités locales

Dans les sites isolés, le faible niveau de qualification des porteurs de projet limite l’émergence d’initiatives sur le territoire de l’intérieur. Les démarches administratives, comme les formulaires de demande de subvention, sont perçues comme trop complexes et les différences de logique administrative empêchent le recours aux dispositifs mis en place. Dans la gestion des projets, le suivi administratif et financier constitue une réelle difficulté, parfois fatale pour certains projets. Pour quelques personnes, remplir un formulaire administratif est compliqué, certains porteurs ayant arrêté l’école avant la troisième et ne maîtrisant pas le vocabulaire du montage de projet. Le rapport aux cadres administratifs, législatifs et fiscaux semble donc particulièrement contraignant pour les habitants des communes isolées, avec des formulaires qui ne sont pas toujours adaptés à leur réalité quotidienne car conçus en Hexagone. Ceux-ci ont donc tendance à privilégier des cadres informels qui ne leur permettent pas d’avoir accès aux sources de financement existantes.

Une culture locale à prendre en compte

Travailler avec les populations de l’intérieur demande de savoir s’adapter et de bien comprendre leur mode de vie. Les traditions et coutumes des habitants sont parfois très éloignées de celles du littoral et encore plus de celles de la métropole. Ces différences culturelles demandent d’adapter les règles et les dispositifs pour respecter la culture locale, qui a une grande importance dans l’histoire de la Guyane.

Pour cela, il est important d’établir un dialogue permanent avec les autorités coutumières, dont le rôle est notamment de statuer sur l’adaptation des règles au niveau local. Par exemple, lorsque le travail se fait avec des publics amérindiens, noirs-marrons ou des populations du fleuve, il existe dans chaque village une ou plusieurs personnes référentes en termes « d’adéquation culturelle » et de modes de vie, un chef coutumier, un chef de famille… Par chance, certaines des associations partenaires de l’Aprosep ont dans leur conseil d’administration un ou plusieurs chefs coutumiers, ce qui permet de travailler plus facilement avec eux.

Par ailleurs, l’introduction de la monnaie dans certaines zones qui ne fonctionnent pas de cette manière aboutit à des situations parfois aberrantes. À certains endroits, les habitants sont rémunérés pour leur activité, mais il n’existe aucun lieu pour dépenser leurs salaires. Les habitants ne vivent que de la chasse, de la culture et de la pêche. Ils doivent se déplacer pour acheter les objets dont ils ont besoin au quotidien et ces déplacements coûtent cher. Des réflexions sont menées pour imaginer des modes de rémunération plus adaptés, mais les dialogues avec les services concernés de l’État ne sont pas toujours faciles car ils prônent la stabilité de l’emploi. Un réel plaidoyer doit être entrepris afin de faire comprendre que la stabilité dans l’emploi n’est pas l’idéal pour tous.

Difficultés de trésorerie

Le faible niveau de trésorerie des associations les empêche de recourir aux aides auxquelles elles pourraient prétendre. Sans capacité d’avancer les fonds nécessaires à la réalisation des projets, elles ne demandent pas les aides ou ne peuvent pas engager les fonds des subventions qu’elles obtiennent. Ces constats amènent logiquement à une difficulté dans la mise en place des politiques publiques sur le territoire.

GAIA : une solution innovante

Le portage de projet pour développer l’activité dans les territoires enclavés

Face à ces problématiques d’organisation et de non-recours aux droits et aux dispositifs existants, l’Aprosep a choisi de réagir. Constatant que l’accompagnement ne suffisait pas pour aider l’émergence de projets et d’activités sur les communes de l’intérieur guyanais, la structure a donc décidé de créer le groupement d’activités et d’initiatives en Amazonie (GAIA). Ce projet innovant s’appuie sur le modèle européen de « l’organisation parapluie » qui vise à mettre en place une structure porteuse de plusieurs initiatives. Les porteurs de projet peuvent donc faire appel au GAIA pour la gestion administrative et financière de leur projet.

Ce service, destiné aux porteurs de projet des communes concernées par le Parc amazonien de Guyane, vise à dégager les porteurs de projet de ces aspects de gestion administrative et financière pour leur permettre de se consacrer pleinement au développement du projet. Plusieurs institutions font appel au GAIA pour porter des projets : par exemple, le Parc amazonien de Guyane contacte régulièrement le GAIA pour des associations qui souhaitent développer des projets mais qui ne peuvent les porter seules soit parce qu’elles n’ont pas de compte en banque, soit parce qu’elles ne sont pas assez structurées ou parce qu’il n’existe tout simplement pas d’association déclarée. Ainsi, pour les demandes de subvention, c’est l’Aprosep qui établit le projet, reçoit les fonds, investit dans le matériel, paie les intervenants et fait acheminer le matériel jusqu’au village. Toute la partie administrative et financière est donc gérée par l’Aprosep, à charge pour l’association de s’occuper de la mise en place opérationnelle du projet.

Ce service, proposé par GAIA, de gestion administrative et financière d’un montage de projet ne s’adresse pas qu’aux associations : les particuliers et les collectivités peuvent également le solliciter. L’Aprosep souhaite pouvoir répondre aux différents besoins que rencontrent les communes isolées, qu’ils viennent des habitants ou des institutions. Il peut s’agir d’appuyer un habitant qui souhaite organiser une manifestation de quelques jours ou de répondre à la demande d’une collectivité pour installer un service sur le territoire.

L’Aprosep a commencé par développer ce projet sur la commune de Camopi, en incluant le village de Trois-Sauts. Aujourd’hui, l’association travaille au développement du dispositif sur la commune de Maripasoula. Concrètement, un salarié est posté à Camopi pour réceptionner les demandes des porteurs de projet. En coordination avec la chargée de projets basée à Cayenne, il appuie le porteur pour structurer son projet et déterminer les aspects sur lesquels le GAIA pourra intervenir. En fonction des besoins, le GAIA organise les démarches depuis le littoral (demande de subvention, achat de matériel, suivi des factures, etc.). Ensuite, il s’assure que le projet soit bien mis en place sur le territoire et, à son terme, réalise les bilans et les demandes de soldes.

pour la gestion administrative et financière de leur projet. Ce service, destiné aux porteurs de projet des communes concernées par le Parc amazonien de Guyane, vise à dégager les porteurs de projet des aspects de gestion administrative et financière pour leur permettre de se consacrer pleinement au développement du projet.


Création d’activités adaptées aux enjeux locaux

Dans cette dynamique, afin de permettre la mise en place de projets de développement sur les territoires enclavés, la préfecture, la commune de Camopi et le Parc amazonien de Guyane ont fait appel, en 2018, à l’Aprosep pour porter un atelier chantier d’insertion (ACI) dans la filière du bois à Camopi. Au niveau local, aucune association n’était en mesure de porter un tel projet car il nécessitait d’importants moyens humains, une ingénierie de projet particulière et une trésorerie solide. L’Aprosep a donc décidé d’accepter la demande en s’appuyant sur le service GAIA ainsi que sur tous les services supports mutualisés de l’association. Ainsi, l’ACI « KA’A Construction » a permis à 16 salariés en insertion d’apprendre les métiers du bois, de l’abattage jusqu’à la réalisation de charpentes, et de suivre un cursus d’insertion sociale et professionnelle complet. L’enjeu du projet allait au-delà de l’insertion des salariés ; il était aussi question d’implanter une filière primordiale et peu exploitée formellement sur un territoire enclavé nécessitant une logistique particulière.

Fort de cette première expérience, la préfecture de Guyane a formulé une demande pour un deuxième ACI sur la commune de Maripasoula concernant les métier de l’animation. Afin de structurer cette activité, l’Aprosep, via son service GAIA et en partenariat avec le Parc amazonien de Guyane, a initié, en 2019, une association dédiée entièrement au portage de dispositifs d’insertion sur les communes de l’intérieur : Lien et Insertion pour la GuyANE(LIANE). Celle-ci porte désormais les deux ACI : KA’A Construction sur la commune de Camopi qui compte 20 salariés en insertion (filière bois et filière agricole) et KAMI Animation sur la commune de Maripasoula qui compte 14 salariés en insertion dans les métiers de l’animation. Une équipe encadrante a été constituée avec un directeur, deux coordinateurs, une accompagnatrice socioprofessionnelle et quatre encadrants techniques et d’insertion. Ces deux projets répondent à des enjeux multiples alliant l’insertion professionnelle et sociale d’une part, mais aussi la construction de filières primaires et le mieux-être des populations de l’intérieur d’autre part.

Limites du dispositif

Si, sur bien des aspects, la solution développée de portage d’activité semble pertinente au regard des enjeux bien spécifiques du territoire guyanais, elle interroge certains principes associatifs. Le portage de l’activité par une structure tierce facilite sa création par le porteur de projet mais freine parfois la capacité d’investissement de bénévoles ou, du moins, leur implication est plus facilement négligée. Un autre écueil rencontré est celui de la rémunération d’activités traditionnelles qui, jusqu’alors, ne l’étaient pas. Par exemple, il s’agit d’ateliers de transmission des savoirs et savoir-faire ancestraux qui sont proposés aux enfants sur les temps scolaires ou en dehors, pour lesquels les intervenants sont rémunérés. Actuellement, plusieurs financeurs ou accompagnateurs s’interrogent sur le fait de savoir si cette transmission ancestrale, liée à la fabrication d’objets du quotidien, doit être rémunérée ou si elle fait partie de l’éducation que les parents transmettent aux enfants. Cette réflexion va de pair avec celle entreprise autour de la monétarisation des actions qui, en plus de ne pas être toujours adaptée, pousse parfois à des comportements déviants (achats d’alcool ou de stupéfiants). Le GAIA est donc un outil puissant pour limiter l’enclavement de certaines parties du territoire guyanais et encourager la création d’activités dans des zones reculées. Même si son adaptation aux réalités locales demande sans cesse d’être interrogée, il permet le développement de dynamiques qui ne pourraient pas, ou difficilement, émerger sans son soutien. Mais la coordination d’un dispositif comme le GAIA oblige à la remise en question régulière des actions menées et à mettre en place des dispositifs d’évaluation éthique adaptés. 

Catégories
Accompagnement

Typologies
Cas pratiques & témoignages

Date de publication
15/12/2019

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